L'architecture gothique s'adapte à la liturgie ...

Soumis par pierre-yves le jeu, 11/03/2010 - 00:05

La cathédrale est avant tout une nef (du latin navis, "navire"), tournée vers l'Est, c'est à dire vers le soleil levant (Vers l'an 800, le chœur est double, à l'est et à l'ouest, à Besançon, Nevers et Verdun, comme dans les basiliques constantiniennes, et plus récemment, ottoniennes (en Allemagne : Bamberg, Mayence, Naumbourg, Trèves, Worms). Elle protège les fidèles des vagues de tentations et des persécutions, sous le pilotage de l'évêque. Du point de vue architectural, la cathédrale gothique applique les principes de la liturgie remise à jour, qui prône une large communion des fidèles avec l'officiant, notamment lors de l'élévation du calice et de l'hostie, le sang et le corps du Christ, et une mise en évidence des reliques qui attirent les pèlerins. Dans les églises romanes, encombrées de piliers, et assombries par des murs épais, les fidèles sont coupés de la liturgie. La lumière ne pénètre que par des petites fenêtres, par lesquelles la pluie entrait. Au mieux, des plaques d'albâtre ne laissaient passer qu'une lumière diffuse. Le gothique inverse cette tendance en ouvrant de grandes fenêtres.
Les reliques saintes sont reléguées dans les cryptes comme des trésors qu'il faut cacher des envahisseurs. Un début de modernisme touche l'art roman à la fin du XIe siècle : les premiers déambulatoires sont construits dans des abbatiales pour permettre la circulation des fidèles autour du tombeau ou de la châsse de saints. Les cryptes souterraines s'ouvrent au public à Clermont (946), Orléans (cathédrale reconstruite au XVIe siècle), Tours, Auxerre (950?), Dijon, Strasbourg, Saint-Front de Périgueux, Saint-Jean de Maurienne. Elles sont encore en style roman. Les cathédrales reconstruites au gothique respecteront ces cryptes, quitte à surélever le chœur. Le gothique produira quelques rares cryptes : Bourges (mais elle est au niveau du terrain naturel du fossé Est sur lequel la cathédrale déborde), Le Mans, Metz. Quelques cathédrales reconstruisent le chevet autour d'un déambulatoire dans le style roman (Auxerre -1030 ?-). Le chœur gothique généralise le plan à déambulatoire autour du chœur et nefs latérales (accessibles par des portes latérales) pour faciliter la circulation des pèlerins autour des châsses (saint Denis, saint Rémi à l'abbaye de Reims, saint Éloi, "translaté" à Noyon, en 1157, sainte Anne à Apt, saint Lazare à Autun, saint Vincent Ferrier à Vannes, la partie antérieure du chef de saint Jean-Baptiste rapportée de Constantinople à Amiens en 1206).
Jusqu'au Xe siècle, les églises sont construites en bois, comme les grandes halles. Mais le bois est périssable et inflammable. Les églises sont éclairées de bougies, offertes par les fidèles. Qu'une bougie se renverse, et mette le feu aux tentures, et c'est l'embrasement de l'édifice. Le renouveau religieux, lié à l'éclosion des monastères et aux grands pèlerinages vers l'an 1000, voit la construction d'églises en dur. Les églises sont petites et nombreuses. Toute la difficulté est d'édifier un plafond en pierre, car la pierre est lourde, bien plus que le bois. Les Egyptiens n'ont connu que l'entablement qui repose sur un forêt de piliers. Les Romains ont inventé les voûtes en coupoles (basilique romaine qui servait de halle de marché ou de prétoire, Panthéon) et les Arabes ont renforcé les coupoles avec des nervures (on construit la coupole en deux temps : les nervures, d'abord, puis on comble les vides). La voûte en pierre s'impose, au début du XIe siècle, à partir de la Catalogne et de l'Italie du Nord, dans des régions pauvres en bois de charpente.
Le petit appareil cède la place au grand appareil : le premier est l'assemblage de pierres, qui sont obtenues en cassant des blocs à l'aide d'un marteau. Les blocs présentant une face à peu près plane sont mis de côté pour le parement. Pour assembler une voûte, il faut que les appuis entre pierres soient parfaits, et donc que les pierres soient taillées. Cette révolution est rendue possible grâce aux progrès de la fonderie qui fournit des outils en acier tranchants.
La voûte est en berceau, éventuellement renforcé par des arcs doubleaux en plein cintre, ou en "voûtes d'arêtes" (sans nervures). Dans chaque cas, les pierres (voûtains) sont disposées sur un coffrage et c'est l'ensemble qui se tient ; qu'une pierre s'effrite sous la poussée et c'est la voûte qui s'affaisse et s'effondre (effondrement à Cluny en 1120). Exemples de cathédrales voûtées en berceau : le Puy-en-Velay (1050-1150), Autun (1120-78), Angoulême (1101-28), Tournai (1130-47), Vézelay (nef : 1120-32 ; narthex : 1140- ; chevet gothique : 1185-). La Bourgogne propose une autre technique : à l'abbatiale Saint-Philibert de Tournus et à l'église de Mont-Saint-Vincent (près de Montceau-les-Mines), la voûte est une succession de petites voûtes en berceau transversales (l'axe de chaque voûte est perpendiculaire à l'axe de l'édifice) ; cette technique a été identifiée au palais de Tag é Ivan, à Suse (Mésopotamie), et reprise en Espagne, à San Pedro de Tarrassa ; elle s'inspire de la succession des arches de ponts ; elle permet d'ouvrir des fenêtres hautes et de rejeter les poussées dans l'axe longitudinal, qu'il suffit de reprendre au niveau du narthex et de la croisée du transept. La Dordogne innove avec la suite de coupoles, qui permet d'élargir la nef (Périgueux, Souillac, Montignac, Trémolat). La coupole crée un espace quadrangulaire, grâce aux pendentifs d'angles qui concentrent les efforts sur quatre piliers. C'est le mariage subtil du cercle (la forme symbolique du ciel) et du carré (symbole de la terre). C'est surtout le sud-ouest qui utilise cette technique de couverture : la cathédrale d'Angoulême dispose de coupoles de 10 m de diamètre (et donc, approximativement autant en largeur), Saint-Front de Périgueux fait 12 m de diamètre et 27 m de hauteur, Saint-Étienne de Périgueux (construite de 1120 à 1170 , après un incendie), 15 m de diamètre et 25 m de hauteur. La coupole permet des nefs larges, pouvant atteindre 20 m à Cahors (et 32 m de hauteur), alors que les voûtes romanes en berceau excèdent rarement 10 m de largeur (Béziers et Saint-Pons font 15 m). Puis l'arc brisé apparaît en Bourgogne (Paray-le-Monial et Cluny, avant 1100). On les trouve à Saint-Amand-de-Coly, en Dordogne (sur le chemin de Compostelle). Il permet d'élever les voûtes plus haut qu'un arc plein cintre. La croisées d'ogives (plein cintre d'abord) permet de répartir les charges sur quatre points au lieu de les étaler sur tout le mur : elle apparaît en Angleterre, à Durham, vers 1100. Il reste à combiner la croisée avec l'arc brisé, et on obtient la croisée d'ogives à arc brisé, qui permet de couvrir des espaces complexes, comme les déambulatoires. La 5ème nervure est une invention de génie pour couvrir les chapelles rayonnantes de Saint-Denis. La principale qualité de la croisée d'ogives est de concentrer la poussée verticale sur les piliers, ce qui autorise l'allégement des murs (qui ne sont plus porteurs) et l'ouverture de fenêtres hautes qui laissent enfin pénétrer la lumière dans la maison de Dieu (Dieu est Lumière ou bien la lumière est d'essence divine ; pour Thomas d'Aquin, la lumière est "esprit"). Fini les églises sombres, comme des grottes (il suffit de visiter celles de Forcalquier ou de Moustiers-Sainte-Marie). Il restera à régler le problème de la poussée horizontale. Comme une feuille que l'on teindrait pliée entre des doigts, une voûte exerce une poussée latérale :

Résumons :
la coupole est large, plus large que l'arche gothique en général,
l'arc brisé autorise de grandes hauteurs.