Jean de la Fontaine  Jeudi 3 Juillet
 Événements/Histoire du 3 Juillet
Une fable au hasard


 
Le Bûcheron et Mercure

Votre goût a servi de règle à mon ouvrage:
J'ai tenté les moyens d'acquérir son suffrage.
Vous voulez qu'on évite un soin trop curieux,
Et des vains ornements l'effort ambitieux;
Je le veux comme vous: cet effort ne peut plaire.
Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire.
Non qu'il faille bannir certains traits délicats:
Vous les aimez, ces traits; et je ne les hais pas.
Quant au principal but qu'Ésope se propose, .
          J'y tombe au moins mal que je puis.
Enfin, si dans ces vers je me plais et n'instruis,
Il ne tient pas à moi; c'est toujours quelque chose.
               Comme ]a force est un point
               Dont je ne me pique point,.
Je tâche d'y tourner le vice en ridicule,
Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule.
C'est là tout mon talent; je ne sais s'il suffit.
          Tantôt je peins en un récit
La sotte vanité jointe avecque l'envie,
Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie;
          Tel est ce chétif animal
Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal.
J'oppose quelquefois, par une double image,
Le vice à la vertu, la sottise au bon sens,
          Les agneaux aux loups ravissants ;
La mouche à la fourmi; faisant de cet ouvrage
Une ample comédie à cent actes divers,
          Et dont la scène est l'univers.
Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle,
Jupiter comme un autre. Introduisons celui
Qui porte de sa part aux belles la parole :
Ce n'est pas de cela qu'il s'agit aujourd'hui.

     Un bûcheron perdit son gagne-pain,
     C'est sa cognée; et la cherchant en vain,
     Ce fut pitié là dessus de l'entendre.
Il n'avait pas des outils à revendre.
Sur celui-ci roulait tout son avoir.
Ne sachant donc où mettre son espoir,
Sa face était de pleurs toute baignée :
« 0 ma cognée! ô ma pauvre cognée!
S'écriait-il: Jupiter, rends-la-moi;
Je tiendrai l'être encore un coup de toi. »
Sa plainte fut de l'Olympe entendue.
Mercure vient. « Elle n'est pas perdue,
Lui dit ce dieu; la connaîtras-tu bien?
Je crois l'avoir près d'ici rencontrée. »
Lors une d'or à l'homme étant montrée,
Il répondit: « Je n'y demande rien. »
Une d'argent succède à la première,
Il la refuse; enfin une de bois :
« Voilà, dit-il, la mienne cette fois;
Je suis content si j'ai cette dernière.
- Tu les auras, dit le dieu, toutes trois:
Ta bonne foi sera récompensée.
- En ce cas-là je les prendrai », dit-il.
L'histoire en est aussitôt dispersée;
Et boquillons de perdre leur outil,
Et de crier pour se le faire rendre.
Le roi des dieux ne sait auquel entendre.
Son fils Mercure aux criards vient encor;
A chacun d'eux il en montre une d'or.
Chacun eût cru passer pour une bête
De ne pas dire aussitôt : « La voilà! »
Mercure, au lieu de donner celle-là,
Leur en décharge un grand coup sur la tête.

Ne point mentir, être content du sien,
C'est le plus sûr: cependant on s'occupe
A dire faux pour attraper du bien.
Que sert cela? Jupiter n'est pas dupe.

Livre V, Fable I

envoyez vos commentaires pas encore de commentaire
version à imprimer dans une nouvelle fenêtre





   ·   contact  · les arbres · European trees · voyages · 1500chansons · 1600 poèmes
Cette page a mis 0.01 s. à s'exécuter -
Conception© 2006 - www.lespassions.fr