Jean de la Fontaine  Dimanche 6 Juillet
 Événements/Histoire du 6 Juillet
Une fable au hasard


 
L'Ingratitude et l'Injustice des Hommes
envers la Fortune


Un trafiquant sur mer, par bonheur, s'enrichit.
Il triompha des vents pendant plus d'un voyage:
Gouffre, banc, ni rocher, n'exigea de péage
D'aucun de ses ballots ; le Sort l'en affranchit.
Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune
Recueillirent leur droit, tandis que la fortune
Prenait soin d'amener son marchand à bon port.
Facteurs, associés, chacun lui fut fidèle.
Il vendit son tabac, son sucre, sa cannelle,
     Ce qu'il voulut, sa porcelaine encor :
Le luxe et la folie enflèrent son trésor ;
          Bref, il plut dans son escarcelle.
On ne parlait chez lui que par doubles ducats ;
Et mon homme d'avoir chiens, chevaux et carosses :
          Ses jours de jeûne étaient des noces.
Un sien ami, voyant ses somptueux repas,
Lui dit : « Et d'où vient donc un si bon ordinaire ?
- Et d'où me viendrait-il que de mon savoir-faire ?
Je n'en dois rien qu'à moi, qu'à mes soins, qu'au talent
De risquer à propos, et bien placer l'argent. »
Le profit lui semblant une fort bonne chose,
Il risqua de nouveau le gain qu'il avait fait ;
Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait.
          Son imprudence en fut la cause :
Un vaisseau mal frété périt au premier vent ;
Un autre, mal pourvu des armes nécessaires,
          Fut enlevé par les corsaires ;
          Un troisième au port arrivant,
Rien n'eut cours ni débit : le luxe et la folie
          N'étaient plus tels qu'auparavant.
          Enfin, ses facteurs le trompant,
Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie,
Mis beaucoup de plaisirs, en bâtiments beaucoup,
          Il devint pauvre tout d'un coup.
Son ami, le voyant en mauvais équipage,
Lui dit : « D'où vient cela ? - De la fortune, hélas !
- Consolez-vous, dit l'autre ; et, s'il ne lui plaît pas
Que vous soyez heureux, tout au moins soyez sage. »
          Je ne sais s'il crut ce conseil ;
Mais je sais que chacun impute, en cas pareil,
          Son bonheur à son industrie,
Et si de quelques échec notre faute est suivie,
          Nous disons injures au sort.
          Chose n'est ici plus commune ;
Le bien, nous le faisons ; le mal, c'est la fortune ;
On a toujours raison, le destin toujours tort.

Livre VII, Fable XIV

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