poèmes
 Vendredi 11 Juillet
 Événements/Histoire du 11 Juillet
    

José Maria de Heredia
sa vie, son oeuvre

Un poème au hasard


 
Les Conquérants de l'or - II
Deux ans étaient passés, lorsqu'un obscur soldat

Qui fut depuis titré Marquis pour sa conquête,

François Pizarre, osa présenter la requête

D'armer un galion pour courir par-delà

Puerto Pinas. Alors Pedrarias d'Avila

Lui fit représenter qu'en cette conjoncture

Il n'était pas prudent de tenter l'aventure

Et ses dangers sans nombre et sans profit ; d'ailleurs,

Qu'il ne lui plaisait point de voir que les meilleurs

De tous ses gens de guerre, en entreprises folles,

Prodiguassent le sang des veines espagnoles,

Et que nul avant lui, de tant de Cavaliers,

N'avait pu triompher des bois de mangliers

Qui croisent sur ces bords leurs nœuds inextricables ;

Que, la tempête ayant rompu vergues et câbles

À leurs vaisseaux en vain si loin aventurés,

Ils étaient revenus mourants, désemparés,

Et trop heureux encor d'avoir sauvé la vie.



Mais ce conseil ne fit qu'échauffer son envie.

Si bien qu'avec Diego d'Almagro, par contrats,

Ayant mis en commun leur fortune et leurs bras,

Et don Fernan de Luque ayant fourni les sommes,

En l'an mil et cinq cent vingt-quatre, avec cent hommes,

Pizarre le premier, par un brumeux matin

De novembre, montant un mauvais brigantin,

Prit la mer, et lâchant au vent toute sa toile,

Se fia bravement en son heureuse étoile.



Mais tout sembla d'abord démentir son espoir.

Le vent devint bourrasque, et jusqu'au ciel très noir

La mer terrible, enflant ses houles couleur d'encre,

Défonça les sabords, rompit les mâts et l'ancre,

Et fit la triste nef plus rase qu'un radeau.

Enfin après dix jours d'angoisse, manquant d'eau

Et de vivres, sa troupe étant d'ailleurs fort lasse,

Pizarre débarqua sur une côte basse.



Au bord, les mangliers formaient un long treillis ;

Plus haut, impénétrable et splendide fouillis

De lianes en fleur et de vignes grimpantes,

La berge s'élevait par d'insensibles pentes

Vers la ligne lointaine et sombre des forêts.



Et ce pays n'était qu'un très vaste marais.



Il pleuvait. Les soldats, devenus frénétiques

Par le harcèlement venimeux des moustiques

Qui noircissaient le ciel de bourdonnants essaims,

Foulaient avec horreur, en ces bas-fonds malsains,

Des reptiles nouveaux et d'étranges insectes

Ou voyaient émerger des lagunes infectes,

Sur leur ventre écaillé se traînant d'un pied tors,

Ces lézards monstrueux qu'on nomme alligators.

Et quand venait la nuit, sur la terre trempée,

Dans leurs manteaux, auprès de l'inutile épée,

Lorsqu'ils s'étaient couchés, n'ayant pour aliment

Que la racine amère ou le rouge piment,

Sur le groupe endormi de ces chercheurs d'empires

Flottait, crêpe vivant, le vol mou des vampires,

Et ceux-là qu'ils marquaient de leurs baisers velus

Dormaient d'un tel sommeil qu'ils ne s'éveillaient plus.



C'est pourquoi les soldats, par force et par prière,

Contraignirent leur chef à tourner en arrière,

Et, malgré lui, disant un éternel adieu

Au triste campement du port de Saint-Mathieu,

Pizarre, par la mer nouvellement ouverte,

Avec Bartolomé suivant la découverte,

Sur un seul brigantin d'un faible tirant d'eau

Repartit, et, doublant Punta de Pasado,

Le bon pilote Ruiz eut la fortune insigne,

Le premier des marins, d'avoir franchi la Ligne

Et poussé plus au sud du monde occidental.



La côte s'abaissait, et les bois de santal

Exhalaient sur la mer leurs brises parfumées.

De toutes parts montaient de légères fumées,

Et les marins joyeux, accoudés aux haubans,

Voyaient les fleuves luire en tortueux rubans

À travers la campagne, et tout le long des plages

Fuir des champs cultivés et passer des villages.



Ensuite, ayant serré la côte de plus près,

À leurs yeux étonnés parurent les forêts.



Au pied des volcans morts, sous la zone des cendres,

L'ébénier, le gayac et les durs palissandres,

Jusques aux confins bleus des derniers horizons

Roulant le flot obscur des vertes frondaisons,

Variés de feuillage et variés d'essence,

Déployaient la grandeur de leur magnificence ;

Et du nord au midi, du levant au ponant,

Couvrant tout le rivage et tout le continent,

Partout où l'œil pouvait s'étendre, la ramure

Se prolongeait avec un éternel murmure

Pareil au bruit des mers. Seul, en ce cadre noir,

Étincelait un lac, immobile miroir

Où le soleil, plongeant au milieu de cette ombre,

Faisait un grand trou d'or dans la verdure sombre.



Sur les sables marneux, d'énormes caïmans

Guettaient le tapir noir ou les roses flamants.

Les majas argentés et les boas superbes

Sous leurs pesants anneaux broyaient les hautes herbes,

Ou, s'enroulant autour des troncs d'arbres pourris,

Attendaient l'heure où vont boire les pécaris.

Et sur les bords du lac horriblement fertile

Où tout batracien pullule et tout reptile,

Alors que le soleil décline, on pouvait voir

Les fauves par troupeaux descendre à l'abreuvoir :

Le puma, l'ocelot et les chats-tigres souples,

Et le beau carnassier qui ne va que par couples

Et qui par-dessus tous les félins est cité

Pour sa grâce terrible et sa férocité,

Le jaguar. Et partout dans l'air multicolore

Flottait la végétale et la vivante flore ;

Tandis que les cactus aux hampes d'aloès,

Les perroquets divers et les kakatoès

Et les aras, parmi d'assourdissants ramages,

Lustraient au soleil clair leurs splendides plumages,

Dans un pétillement d'ailes et de rayons,

Les frêles oiseaux-mouches et les grands papillons,

D'un vol vibrant, avec des jets de pierreries,

Irradiaient autour des lianes fleuries.



Plus loin, de toutes parts élancés, des halliers,

Des gorges, des ravins, des taillis, par milliers,

Pillant les mombins mûrs et les buissons d'icaques,

Les singes de tout poil, ouistitis et macaques,

Sakis noirs, capucins, trembleurs et carcajous

Par les figuiers géants et les hauts acajous,

Sautant de branche en branche ou pendus par leurs queues,

Innombrables, de l'aube au soir, durant des lieues,

Avec des gestes fous hurlant et gambadant,

Tout au long de la mer les suivaient.



Cependant,

Poussé par une tiède et balsamique haleine,

Le navire, doublant le cap de Sainte-Hélène,

Glissa paisiblement dans le golfe d'azur

Où sous l'éclat d'un jour éternellement pur,

La mer de Guayaquil, sans colère et sans lutte,

Arrondissant au loin son immense volute,

Frange les sables d'or d'une écume d'argent.



Et l'horizon s'ouvrit magnifique et changeant.



Les montagnes, dressant les neiges de leur crête,

Coupaient le ciel foncé d'une brillante arête

D'où s'élançaient tout droits au hait de l'éther bleu

Le Prince du Tonnerre et le Seigneur du Feu :

Le mont Chimborazo dont la sommité ronde,

Dôme prodigieux sous qui la foudre gronde,

Dépasse, gigantesque et formidable aussi,

Le cône incandescent du vieux Cotopaxi.



Attentif aux gabiers en vigie à la hune,

Dans le pressentiment de sa haute fortune,

Pizarre, sur le pont avec les Conquérants,

Jetait sur ces splendeurs des yeux indifférents,

Quand, soudain, au détour du dernier promontoire,

L'équipage, poussant un long cri de victoire,

Dans le repli du golfe où tremblent les reflets

Des temples couverts d'or et des riches palais,

Avec ses quais noircis d'une innombrable foule,

Entre l'azur du ciel et celui de la houle,

Au bord de l'Océan vit émerger Tumbez.



Alors, se recordant ses compagnons tombés

À ses côtés, ou morts de soif et de famine,

Et voyant que le peu qui restait avait mine

De gens plus disposés à se ravitailler

Qu'à reprendre leur course, errer et batailler,

Pizarre comprit bien que ce serait démence

Que de s'aventurer dans cet empire immense ;

Et jugeant sagement qu'en ce dernier effort

Il fallait à tout prix qu'il restât le plus fort,

Il prit langue parmi ces nations étranges,

Rassembla beaucoup d'or par dons et par échanges,

Et, gagnant Panama sur son vieux brigantin

Plein des fruits de la terre et lourd de son butin,

Il mouilla dans le port après trois ans de courses.

Là, se trouvant à bout d'hommes et de ressources,

Bien que fort malhabile aux manières des cours,

Il résolut d'user d'un suprême recours

Avant que de tenter sa dernière campagne,

Et de Nombre de Dios s'embarqua pour l'Espagne.



 
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