poèmes
 Samedi 5 Juillet
 Événements/Histoire du 5 Juillet
    

Victor Hugo
sa vie, son oeuvre

Un poème au hasard


 
À Olympio

Un jour l'ami qui reste à ton coeur qu'on déchire
Contemplait tes malheurs,
Et, tandis qu'il parlait, ton sublime sourire
Se mêlait à ses pleurs:

I

"Te voilà donc, ô toi dont la foule rampante
Admirait la vertu,
Déraciné, flétri, tombé sur une pente
Comme un cèdre abattu !
Te voilà sous les pieds des envieux sans nombre
Et des passants rieurs
Toi dont le front superbe accoutumait à l'ombre
Les fronts inférieurs !

Ta feuille est dans la poudre, et ta racine austère
Est découverte aux yeux.
Hélas ! tu n'as plus rien d'abrité dans la terre
Ni d'éclos dans les cieux !

Jeune homme, on vénérait jadis ton œil sévère,
Ton front calme et tonnant;
Ton nom était de ceux qu'on craint et qu'on révère,
Hélas ! et maintenant

Les méchants, accourus pour déchirer ta vie,
L'ont prise entre leurs dents,
Et les hommes alors se sont avec envie
Penchés pour voir dedans !

Avec des cris de joie ils ont compté tes plaies
Et compté tes douleurs,
Comme sur une pierre on compte des monnaies
Dans l'antre des voleurs.

Ta chaste renommée, aux exemples utiles,
n'a plus rien qui reluit,
Sillonnée en tous sens par les hideux reptiles
Qui viennent dans la nuit.

Eclairée à la flamme, à toute heure visible,
De ton nom rayonnant,
Au bord du grand chemin, ta vie est une cible
Offerte à tout venant

Où cent flèches, toujours sifflant dans la nuit noire,
S'enfoncent tour à tour,
Chacun cherchant ton cœur, l'un visant à ta gloire
Et l'autre à ton amour !

Ta réputation, dont souvent nous nous sommes
Ecriés en rêvant,
Se disperse et s'en va dans les discours des hommes,
Comme un feuillage au vent !

Ton âme, qu'autrefois on prenait pour arbitre
Du droit et du devoir,
Est comme une taverne où chacun à la vitre
Vient regarder le soir,

Afin d'y voir à table une orgie aux chants grêles,
Au propos triste et vain,
Qui renverse à grand bruit les cœurs pleins de querelles
Et les brocs pleins de vin !

Tes ennemis ont pris ta belle destinée
Et l'ont brisée en fleur.
Ils ont fait de ta gloire aux carrefours traînée
Ta plus grande douleur !

Leurs mains ont retourné ta robe, dont le lustre
Irritait leur fureur;
Avec la même pourpre ils t'ont fait vil d'illustre,
Et forçat d'empereur !

Nul ne te défend plus. On se fait une fête
De tes maux aggravés.
On ne parle de toi qu'en secouant la tête,
Et l'on dit: Vous savez !

Hélas ! pour te haïr tous les cœurs se rencontrent.
Tous t'ont abandonné.
Et tes amis pensifs sont comme ceux qui montrent
Un palais ruiné.

II
Mais va, pour qui comprend ton âme haute et grave,
Tu n'en es que plus grand.
Ta vie a, maintenant que l'obstacle l'entrave,
La rumeur du torrent.
Tous ceux qui de tes jours orageux et sublimes
S'approchent sans effroi
Reviennent en disant qu'ils ont vu des abîmes
En se penchant sur toi !

Mais peut-être, à travers l'eau de ce gouffre immense
Et de ce cœur profond,
On verrait cette perle appelée innocence,
En regardant au fond !

On s'arrête aux brouillards dont ton âme est voilée,
Mais moi, juge et témoin,
Je sais qu'on trouverait une voûte étoilée
Si l'on allait plus loin !

Et qu'importe, après tout, que le monde t'assiège
De ses discours mouvants,
Et que ton nom se mêle à ces flocons de neige
Poussés à tous les vents !

D'ailleurs que savent-ils? Nous devrions nous taire.
De quel droit jugeons-nous?
Nous qui ne voyons rien au ciel ou sur la terre
Sans nous mettre à genoux !

La certitude - hélas ! insensés que nous sommes
De croire à l'œil humain ! -
Ne séjourne pas plus dans la raison des hommes
Que l'onde dans leur main.

Elle mouille un moment, puis s'écoule infidèle,
Sans que l'homme, ô douleur !
Puisse désaltérer à ce qui reste d'elle
Ses lèvres ou son cœur !

L'apparence de tout nous trompe et nous fascine.
Est-il jour? Est-il nuit?
Rien d'absolu. Tout fruit contient une racine,
Toute racine un fruit.

Le même objet qui rend votre visage sombre
Fait ma sérénité.
Toute chose ici-bas par une face est ombre
Et par l'autre clarté.

Le lourd nuage, effroi des matelots livides
Sur le pont accroupis,
Pour le brun laboureur dont les champs sont arides
Est un sac plein d'épis !

Pour juger un destin il en faudrait connaître
Le fond mystérieux;
Ce qui gît dans la frange aura bientôt peut-être
Des ailes dans les cieux !

Cette âme se transforme, elle est tout près d'éclore,
Elle rampe, elle attend,
Aujourd'hui larve informe, et demain dès l'aurore
Papillon éclatant !

III
Tu souffres cependant ! toi sur qui l'ironie
Epuise tous ses traits,
Et qui te sens poursuivre, et par la calomnie
Mordre aux endroits secrets !
Tu fuis, pâle et saignant, et, pénétrant dans l'ombre
Par ton flanc déchiré,
La tristesse en ton âme ainsi qu'en un puits sombre
Goutte à goutte a filtré !

Tu fuis, lion blessé, dans une solitude,
Rêvant sur ton destin,
Et le soir te retrouve en la même attitude
Où t'a vu le matin !

Là, pensif, cherchant l'ombre où ton âme repose,
L'ombre que nous aimons;
Ne songeant quelquefois, de l'aube à la nuit close,
Qu'à la forme des monts;

Attentif aux ruisseaux, aux mousses étoilées,
Aux champs silencieux,
À la virginité des herbes non foulées,
À la beauté des cieux;

Ou parfois contemplant, de quelque grève austère,
L'esquif en proie aux flots
Qui fuit, rompant les fils qui liaient à la terre
Les cœurs des matelots;

Contemplant le front vert et la noire narine
De l'autre ténébreux
Et l'arbre qui, rongé par la brise marine,
Tord ses bras douloureux,

Et l'immense océan où la voile s'incline,
Où le soleil descend,
L'océan qui respire ainsi qu'une poitrine,
S'enflant et s'abaissant;

Du haut de la falaise aux rumeurs infinies,
Du fond des bois touffus,
Tu mêles ton esprit aux grandes harmonies
Plaines de sens confus,

Qui, tenant ici-bas toute chose embrassée,
Vont de l'aigle au serpent,
Que toute voix grossit, et que sur la pensée
La nature répand !

IV
Console-toi, poète ! - Un jour, bientôt peut-être,
Les cœurs te reviendront,
Et pour tous les regards on verra reparaître
Les flammes de ton front.
Tous les côté ternis par ta gloire outragée,
Nettoyés un matin,
Seront comme une dalle avec soin épongée
Après un grand festin.

En vain tes ennemis auront armé le monde
De leur rire moqueur,
Et sur les grands chemins répandu comme l'onde
Les secrets de ton cœur.

En vain ils jetteront leur rage humiliée
Sur ton nom ravagé.
Comme un chien qui remâche une chair oubliée
Sur l'os déjà rongé.

Ils ne prévaudront pas, ces hommes qui t'entourent
De leurs obscurs réseaux
Ils passeront ainsi que ces lueurs qui courent
À travers les roseaux.

Ils auront bien toujours pour toi toute la haine
Des démons pour le Dieu;
Mais un souffle éteindra leur bouche impure pleine
De parole de feu.

Ils s'évanouiront, et la foule et ravie
Verra, d'un œil pieux,
Sortir de ce tas d'ombre amassé par l'envie
Ton front majestueux !

En attendant, regarde en pitié cette foule
Qui méconnaît tes chants,
Et qui de toutes parts se répand et s'écoule
Dans les mauvais penchant.

Laisse en ce noir chaos qu'aucun rayon n'éclaire
Ramper les ignorants;
L'orgueilleux dont la voix grossit dans la colère
Comme l'eau des torrents;

La beauté sans amour dont les pats nous entraîne,
Femme aux yeux exercés
Dont la robe flottante est un piège ou se prennent
Les pieds insensés;

Les rhéteurs qui de bruit emplissent leur parole
Quand nous les écoutons;
Et ces hommes sans foi, sans culte, sans boussole,
Qui vivent à tâtons;

Et les flatteurs courbés, aux douceurs familières,
Aux fronts bas et rampants;
Et les ambitieux qui sont comme des lierres
L'un sur l'autre grimpants !

Non, tu ne portes pas, ami, la même chaîne
Que ces hommes d'un jour.
Ils sont vils, et toi grand. Leur joug est fait de haine,
Le tien est fait d'amour !

Tu n'as rien de commun avec le monde infime
Au souffle empoisonneur;
Car c'est pour tous les yeux un spectacle sublime
Quand la main du Seigneur

Loin du sentier banal où la foule se rue
Sur quelque illusion,
Laboure le génie avec cette charrue
Qu'on nomme passion !"

Et quand il eut fini, toi que la haine abreuve,
Tu lui dis d'une voix attendrie un instant,
Voix pareille à la sienne et plus haute pourtant,
Comme la grande mer qui parlerait au fleuve;

"Ne me console point et ne t'afflige pas.
Je suis calme et paisible.
Je ne regarde point le monde d'ici-bas,
Mais le monde invisible.

Les hommes sont meilleurs, ami, que tu ne crois.
Mais le sort est sévère.
C'est lui qui teint de vin ou de lie à son choix
Le pur cristal du verre.

Moi, je rêve ! écoutant le cyprès soupirer
Autour des croix d'ébène,
Et murmurer le fleuve et la cloche pleurer
Dans un coin de la plaine,

Recueillant le cri sourd de l'oiseau qui s'enfuit,
Du char traînant la gerbe
Et la plainte qui sort des roseaux, et le bruit
Que fait la touffe d'herbe,

Prêtant l'oreille aux flots qui ne peuvent dormir,
À l'air dans la nuée,
J'erre sur les hauts lieux d'ou l'on entend gémir
Toute chose crée !

Là, je vois, comme un vase allumé sur l'autel,
Le toit lointain qui fume;
Et le soir je compare aux purs flambeaux du ciel
Tout flambeau qui s'allume.

Là j'abandonne aux vents mon esprit sérieux,
Comme l'oiseau sa plume;
Là, je songe au malheur de l'homme, et j'entends mieux
Le bruit de cette enclume,

Là, je contemple, ému, tout ce qui s'offre aux yeux,
Onde, terre, verdure;
Et je vois l'homme au loin, mage mystérieux,
Traverser la nature !

Pourquoi me plaindre, ami? Tout homme à tout
Souffre des maux sans nombre. [moment
Moi, sur qui vient la nuit, j'ai gardé seulement
Dans mon horizon sombre,

Comme un rayon du soir au front d'un mont obscur,
L'amour, divine flamme,
L'amour, qui dore encor ce que j'ai de plus pur
Et de plus haut dans l'âme !

Sans doute en mon avril, ne sachant rien à fond,
Jeune, crédule, austère,
J'ai fait des songes d'or comme tous ceux qui font
Des songes sur la terre !

J'ai vu la vie en fleur sur mon front s'élever
Pleine de douces choses.
Mais quoi ! me crois-tu assez fou pour rêver
L'éternité des roses?

Les chimères, qu'enfant mes mains croyaient toucher,
Maintenant sont absentes;
Et je dis au bonheur ce que dit le nocher
Aux rives décroissantes.

Qu'importe ! je m'abrite en un calme profond,
Plaignant surtout les femmes;
Et je vis l'œil fixé sur le ciel où s'en vont
Les ailes et les âmes.

Dieu nous donne à chacun notre part du destin,
Au fort, au faible, au lâche,
Comme un maître soigneux levé dès le matin
Divise à tous leur tâche.

Soyons grands. Le grand cœur à Dieu même est pareil.
Laissons, doux ou funestes,
Se croiser sur nos pieds la foudre et le soleil,
Ces deux clartés célestes.

Laissons gronder en bas cet orage irrité
Qui toujours nous assiège;
Et gardons au-dessus notre tranquillité,
Comme le mont sa neige.

Va, nul mortel ne brise avec la passion,
Vainement obstinée,
Cette âpre loi que l'un nomme Expiation
Et l'autre Destinée.

Hélas ! de quelque nom que, broyé sous l'essieu,
L'orgueil humain la nomme,
Roue immense et fatale, elle tourne sur Dieu,
Elle roule sur l'homme !"

15 octobre 1837

Les voix intérieures

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