poèmes
 Mardi 8 Juillet
 Événements/Histoire du 8 Juillet
    

Louise Labé
sa vie, son oeuvre

Un poème au hasard


 
É l é g i e III

Quand vous lirez, ô Dames Lionnoises,
Ces miens escrit; pleins d'amoureuses noises,
Quand mes regrets, ennuis, despits et larmes
M'orrez chanter en pitoyables carmes,

Ne veuillez pas condamner ma simplesse,
Et jeune erreur de ma fole jeunesse,
Si c'est erreur : mais qui dessous les Cieus
Se peut vanter de n'estre vicieus?
L'un n'est content de sa sorte de vie,

Et tousjours porte à ses voisins envie
L'un forcenant de voir la paix en terre,
Par tous moyens tache y mettre la guerre
L'autre croyant povreté estre vice,
À autre Dieu qu'or, ne fait sacrifice :

L'autre sa foi parjure il emploira
À decevoir quelcun qui le croira :
L'un en mentant de sa langue lezarde,
Mile brocars sur l'un et l'autre darde :
Je ne suis point sous ces planettes nee,

Qui m'ussent pù tant faire infortunee,
Onques ne fut mon œil marri de voir
Chez mon voisin mieus que chez moy pleuvoir.
Onq ne mis noise ou discord entre amis
À faire gain jamais ne me soumis.

Mentir, tromper, et abuser autrui,
Tant n'a desplu, que mesdire de lui.
Mais si en moy rien y ha d'imparfait,
Qu'on blame Amour : c'est lui seul qui l'a fait.
Sur mon verd aage en ses laqs il me prit,

Lors qu'exerçois mon corps et mon esprit
En mile et mile euvres ingenieuses,
Qu'en peu de tems me rendit ennuieuses.
Pour bien savoir avec l'esguille peindre
J'eusse entrepris la renommee esteindre

De celle là, qui plus docte que sage,
Avec Pallas comparoit son ouvrage.
Qui m'ust vù lors en armes fiere aller,
Porter la lance et bois faire voler,
Le devoir faire en l'estour furieus,

Piquer, volter le cheval glorieus,
Pour Bradamante, ou la haute Marphise,
Seur de Roger, il m'ust, possible, prise.
Mais quoy? Amour ne peut longuement voir
Mon cœur n'aymant que Mars et le savoir :

Et me voulant donner autre souci,
En souriant, il me disoit ainsi :
Tu penses donq, à Lionnoise Dame,
Pouvoir fuir par ce moyen ma flame :
Mais non feras, j'ay subjugué les Dieus

Es bas Enfers, en la Mer et es Cieus.
Et penses tu que n'aye tel pouvoir
Sur les humeins, de leur faire savoir
Qu'il n'y ha rien qui de ma main eschape?
Plus fort se pense et plus tot je le frape.

De me blamer quelquefois tu n'as honte,
En te fiant en Mars, dont tu fais conte
Mais meintenant, voy si pour persister
En le suivant me pourras resister.
Ainsi parloit. Et tout eschaufé d'ire

Hors de sa trousse une sagette il tire,
Et decochant de son extreme force,
Droit la tira contre ma tendre escorce
Foible harnois, pour bien couvrir le cœur,
Contre l'Archer qui tousjours est vainqueur.

La bresche faite, entre Amour en la place,
Dont le repos premierement il chasse :
Et de travail qui me donne sans cesse,
Boire, manger, et dormir ne me laisse.
Il ne me chaut de soleil ne d'ombrage :

Je n'ay qu'Amour et feu en mon courage,
Qui me desguise, et fait autre paroitre,
Tant que ne peu moymesme me connoitre.
Je n'avois vù encore seize Hivers,
Lors que j'entray en ces ennuis divers

Et jà voici le treizième esté
Que mon cœur fut par amour arreste.
Le tems met fin aus hautes Pyramides,
Le tems met fin aus founteines humides :
Il ne pardonne aux braves Colisees,

Il met à fin les viles plus prisees,
Finir aussi il ha accoutumé.
Le feu d'Amour tant soit il allumé
Mais las ! en moy il semble qu'il augmente
Avec le tems, et que plus me tourmente,

Paris ayma Oenone ardammant,
Mais son amour ne dura longuement,
Medee fut aymee de Jason,
Qui tot apres la mit hors sa maison,
Si meritoient elles estre estimees,

Et pour aymer leurs Amis, estre aymees.
S'estant aymé on peut Amour laisser
n'est il raison, ne l'estant, se lasser?
n'est il raison te prier de permettre,
Amour, que puisse à mes toumens fin mettre?

Ne permets point que de Mort face espreuve,
Et plus que toy pitoyable la treuve :
Mais si tu veus que j'ayme jusqu'au bout,
Fay que celui que j'estime mon tout,
Qui seul me peut faire plorer et rire,

Et pour lequel si souvent je soupire,
Sente en ses os, en son sang, en son ame,
Ou plus ardente, ou bien egale flame.
Alors ton faix plus aisé me sera,
Quand avec moy quelcun le portera.

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